Il fut, de l'aveu de son temps, le plus parfait violoniste d'Europe — celui pour qui Beethoven écrivit sa dernière sonate, et dont les vingt-quatre caprices se travaillent encore aujourd'hui par tout élève sérieux.
Premier
Une enfance bordelaise
Jacques Pierre Joseph Rode naquit à Bordeaux le 16 février 1774, fils d'un parfumeur. Son don se révéla tôt : dès l'âge de huit ans environ, il étudia six années durant auprès d'André-Joseph Fauvel, violoniste estimé de la ville. Fauvel comprit que l'enfant avait épuisé ce que Bordeaux pouvait lui enseigner et, vers 1787, alors que Rode avait environ treize ans, l'emmena à Paris.
Deux
L'élève préféré de Viotti
À Paris, il attira l'attention de Giovanni Battista Viotti, le violoniste le plus célèbre de l'époque et le fondateur de l'école française moderne du violon. Viotti le jugea si doué qu'il l'instruisit sans honoraires. De Viotti, Rode hérita d'un style noble et chantant, auquel il ajouta une douceur plus tendre, un son raffiné et un usage expressif, resté célèbre, du portamento, ce glissé qui relie les notes.
Il fit ses débuts publics en 1790, à seize ans, en jouant le Treizième Concerto de Viotti au Théâtre de Monsieur. Le succès fut entier. Comme Viotti ne se produisait plus lui-même, il confia à son jeune protégé les créations de ses concertos suivants. Au milieu de la décennie, Rode avait rejoint la classe de violon du tout nouveau Conservatoire de Paris.
Trois
Trois piliers, une méthode
On se souvient de Rode aux côtés de Rodolphe Kreutzer et de Pierre Baillot comme l'un des trois grands représentants de l'école classique française du violon — le trio qui façonna véritablement la technique moderne de l'instrument. Vers 1803, tous trois rédigèrent ensemble la Méthode de violon, l'ouvrage officiel adopté par le Conservatoire. Elle codifia les principes de l'archet, du son et de la tenue, et uniformisa l'enseignement du violon pour des générations. Des trois, Rode passait souvent pour le plus accompli ; le critique Boris Schwarz décrira plus tard son jeu comme empreint d'une verve toute française et d'une sorte de brio nerveux.
Quatre
Soliste de Napoléon, et les routes d'Europe
Durant une grande partie des années 1790 et 1800, Rode mena la vie d'un virtuose itinérant, portant sa réputation à travers les Pays-Bas, les États allemands, l'Angleterre et l'Espagne — où, à Madrid, il rencontra Boccherini. Vers 1800, il fut nommé violon solo de Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul, et créa son propre Septième Concerto avec grand succès. Un journal de Leipzig rapporta en 1800 que des virtuoses de passage étaient venus à Paris s'attendant à y trouver le meilleur violoniste d'Europe, et convenaient que cet homme était Rode.
À partir de 1804 environ, il passa plusieurs années en Russie, à la cour impériale du tsar Alexandre Ier à Saint-Pétersbourg, en compagnie du compositeur Boïeldieu, avant de revenir vers l'ouest. À son retour à Paris, l'accueil s'était refroidi : un goût plus jeune, et un rival montant en la personne de Charles Philippe Lafont, avaient pris le pas.
Cinq
La dernière sonate de Beethoven
En 1811, Rode reprit ses tournées, et à la fin de 1812 il parvint à Vienne. Là, Beethoven, qui avait une sonate pour violon en chantier, l'acheva en pensant au jeu de Rode — la Sonate en sol majeur, op. 96, sa dixième et dernière pour violon et piano. Rode en donna la création le 29 décembre 1812 au palais du prince Lobkowitz, avec au piano l'archiduc Rodolphe, mécène et élève de Beethoven.
De façon révélatrice, Beethoven façonna le finale pour Rode plutôt que pour lui-même. Dans un billet à l'archiduc, il nota qu'il avait retenu les traits brillants et précipités qu'il aurait pu écrire, parce que cette manière ne convenait pas au goût de Rode — hommage discret mais éloquent à l'élégance, et non au seul feu d'artifice, qui définissait l'art de Rode.
Six
Les années berlinoises et les Caprices
À partir de 1814, Rode s'établit plusieurs années à Berlin, où il se maria et devint un familier de la maison Mendelssohn ; la mère de Felix et de Fanny écrira plus tard que, lorsque Rode et son épouse partirent, le charme de leurs soirées musicales d'hiver s'évanouit. C'est durant ces années, de 1814 à 1819 environ, qu'il composa et publia l'œuvre qui le fait aujourd'hui le plus aimer : les 24 Caprices en forme d'études, op. 22 — un caprice dans chacune des vingt-quatre tonalités majeures et mineures, à la fois petite œuvre d'art et étude technique exigeante. Ils demeurent, à côté des études de Kreutzer, indispensables à la formation de tout violoniste.
Sept
Un dernier concert
Rode finit par se retirer dans son Sud-Ouest natal. En 1828, il tenta un dernier concert public à Paris. Ce fut un échec cuisant — le jeu de sa maturité avait disparu, et l'on sentit que les applaudissements n'étaient que de politesse. On dit communément que cette déception le brisa et précipita son déclin ; un témoignage rapporte qu'une attaque, en 1829, le laissa partiellement paralysé. Il mourut le 25 novembre 1830, au château de Bourbon près de Damazan, dans le Lot-et-Garonne de son Aquitaine natale. Il avait cinquante-six ans.
Huit
Ce qu'il a laissé
En tout, Rode écrivit treize concertos pour violon — dont le Septième, en la mineur, est resté le plus longtemps à l'affiche — ainsi qu'une douzaine de quatuors à cordes, plusieurs quatuors brillants pour un premier violon virtuose et trio à cordes, des séries de variations (son air en sol majeur fut un cheval de bataille des chanteurs comme des violonistes), et les Caprices. Ses concertos comptent dans la première histoire du concerto romantique, même si on les joue rarement aujourd'hui.
Sa marque la plus profonde fut sur les interprètes qui le suivirent. Par son exemple et sa musique, son influence atteignit l'école allemande : Joseph Böhm — maître de Joseph Joachim — et Eduard Rietz, l'ami de Mendelssohn, étudièrent tous deux quelque temps auprès de lui. La lignée issue de Rode rejoint ainsi le grand art violonistique du XIXᵉ siècle et au-delà.