Chapitre III
D'Utica à Syracuse · Salines · Auburn et sa prison
Nous avions à choisir entre le canal de la Mohawk ou le chemin de fer pour aller d'Utica à Rochester. Nous choisîmes le chemin de fer pour pouvoir nous arrêter dans 2 ou 3 villes qui nous étaient signalées, comme méritant notre attention.
Partis le matin d'Utica, nous descendions à midi dans l'un des hôtels de Syracuse. En certains endroits, le chemin de fer longe le canal. Nous vîmes plusieurs bateaux couverts remorqués au trot par des chevaux maigres et efflanqués. Ces bateaux étaient remplis d'émigrants Européens, qui voguaient ainsi, à la découverte d'une nouvelle patrie. Le chemin de fer traverse presque constamment des forêts, qui font place de temps en temps à de grands espaces défrichés et partagés en différents lots. Des milliers de troncs d'arbres élèvent au dessus de l'herbe leurs restes mutilés par le fer et le feu. Des bûcherons coupent et scient des bois destinés à alimenter le feu des locomotives. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois, en pleine solitude pour laisser notre machine s'approvisionner d'eau et de combustible.
L'un des villages que nous traversâmes, porte le nom d'Oneida, c'est celui d'une tribu indienne, qui a émigré il y a peu de temps pour aller planter ses tentes à la baie verte. Un autre village portait le nom fameux de Rome. Partout, dans les lieux habités, n'y eût-il qu'une rue, on voyait des boutiques et des voitures. Ce que nous avons aperçu de plus curieux, c'est un petit village improvisé au milieu des bois, dans un espace récemment défriché. On entendait résonner les coups de marteaux. Déjà quelques maisons de bois, peintes en blanc, paraissaient peuplées d'émigrants, que la curiosité attirait sur leurs portes. Plus loin, on voyait des carcasses de charpentes, entre lesquelles on ajustait des cloisons. Toutes ces maisons reposaient sur des rouleaux, prêtes à être transportées ailleurs, au gré des propriétaires. La fumée bleue des cheminées s'élevait en spirales au dessus des arbres touffus et des enfants déguenillés jouaient au milieu des troncs abattus. C'était une véritable scène américaine et ces terrains de peu de valeurs devaient en une vingtaine d'années transformer en millionnaires leurs modestes propriétaires. Nous avions pour voisin dans notre wagon un américain qui tenait entre ses jambes, une de ces carabines à balle forcée, si renommées entre les mains des chasseurs de l'ouest. Après une demie heure de taciturnité cet individu commença à charger sa carabine à grands coups de baguette puis ouvrant la fenêtre, il faisait feu, sans s'inquiéter de ce qui pouvait en advenir. Il commença ensuite à charger de nouveau son arme, sans baisser le chien, au risque de nous faire sauter la cervelle = Nous lui fîmes observer que la manœuvre manquait de prudence. Il nous répondit, « I don't care » ce qu'on peut traduire par « Je m'en fiche ». Il ajusta une poule qui picorait dans une prairie. Heureusement pour le pauvre animal, le train filait à toute vitesse. Il manqua son but. Le voisin désagréable aurait sans doute essayé une 3me fois son adresse, si le village, où il devait descendre ne s'était trouvé sur la route pour l'en empêcher.
Syracuse est une assez jolie petite ville. On remarque aux environs l'accadémie et plusieurs habitations à portiques et colonnades blanches. Nous allâmes visiter, avec un américain de notre connaissance, des salines situées à quelque distance de la ville, sur le bord d'un beau lac. L'eau salée est extraite du fond d'un puits et élevée à une grande hauteur au moyen d'une machine mue par une chute d'eau.
Elle est distribuée de là aux différents endroits où le sel en est extrait soit par le feu soit au moyen de l'évaporation en plein air.
Une tonne de sel se vend 87 sous et demie. Il faut en déduire 25 sous prix du fret et 37 sous d'impôt payé au gouvernement. Avec ce prix le sel ne peut lutter avec les sels importés. Aussi ne l'expédie-t-on que dans le nord et dans l'ouest.
Le trajet que nous avons fait en chemin de fer, de Syracuse à Auburn était des plus agréables. Pour en jouir davantage, nous nous étions placés sur le balcon en tête du wagon. En quittant Syracuse le chemin de fer suit les flancs d'une vallée profonde qu'arrose une rivière. Elle est dominée par des montagnes boisées. Des chevaux, qui paissaient dans les prairies levaient la tête, hennissaient, et partaient au galop à notre approche.
On entendait les coups de hache des défricheurs.
Nous arrivâmes à Auburn assez tôt pour parcourir la ville, qui a sous quelques rapports, une physionomie plus Européenne que les villes que nous avions vues. Les maisons, bâties en pierre ont un aspect plus français que celles de Newyork.
En passant près d'un temple, dont les cloches sonnaient à toute volée, nous entrâmes dans une grande salle où nous apercevions de la lumière ; le ministre presbytérien, méthodiste unitarien ou anabaptiste, distribuait des avis et des papiers relatifs aux missions. Les vieilles dames de la congrégation, s'en allaient ensuite, une lanterne à la main, avec des airs pleins de componction. Notre but en visitant Auburn, c'est de voir la prison de l'état qui s'élève dans cette ville. Cette prison est, je crois la première où le système cellulaire actuel ait été mis en vigueur.
Le bâtiment, construit en pierres brunes, a l'aspect d'un château moyen âge. Ses murailles sombres sont flanquées de créneaux, couronnées de machicoulis et dominées par un dôme dont le sommet est confié à la garde d'un soldat en fer-blanc. Des gardiens en frac noir, coiffés de chapeaux de soie se promènent l'arme au bras, sur l'enceinte extérieure.
En arrivant dans le vestibule de la prison, nous nous trouvâmes en face d'une énorme barrière en bois, hérissée de gros clous et confiée à deux surveillants. L'un d'eux nous proposa de nous guider dans l'intérieur de la prison. Grâce à un dollar que nous lui glissâmes dans la main, l'énorme grille s'ouvrit devant nous.
L'enceinte de la prison comprend le logement du gouverneur et des employés sur une première cour. Autour d'une 2me cour se trouvent les réfectoires, les cuisines, les ateliers et les cellules. Les ateliers se divisent en différents compartiments, suivant la nature du travail, auquel ils sont affectés.
Les prisonniers passent toute la journée au travail. On leur laisse de temps en temps quelques instants de repos. À huit heures du soir, on les enferme dans leurs cellules. Les cellules sont percées dans un massif de maçonnerie qui s'élève jusqu'à la hauteur du toit. Des balcons en bois circulent autour des divers étages et le gardien, placé en bas, au dessous de cette muraille blanche toute percée de portes grillées, peut d'un coup d'œil surveiller toute une face du bloc.
Le silence est général dans la prison et admirablement observé quelques paroles suffiraient pour envoyer le délinquant au cachot. L'isolement, le découragement, l'obscurité complète, le ramènent vite à résipiscence.
Tous les mouvements s'exécutent automatiquement. Les prisonniers se rendent d'une salle à une autre en rangs et au pas cadencé. Ils sont divisés en brigades, chaque brigade est confiée à un surveillant. Nous vîmes les apprêts du dîner, qui n'avait rien d'attrayant. Nous visitâmes aussi tous les ateliers. Il y règne un ordre parfait et un silence qui étonne. Le regard du gardien qui, pourtant n'est pas armé ostensiblement semble intimider extraordinairement les 60 hommes qui travaillent sous sa direction. Tout ce qui est nécessaire à l'usage de la prison, se fabrique dans l'établissement, sans en excepter les travaux de maçonnerie. De plus, les prisonniers travaillent par adjudication pour le Cte de négociants d'Auburn et d'autres villes. Nous vîmes là des galons de voiture, des brides, des meubles, des pompes à incendie des laines filées, des tapis fabriqués au métier. Leurs essais de soie à coudre étaient moins bien réussis.
Le nombre actuel (1842) des prisonniers est de 700 la durée de leur peine varie de 2 à 5 ans. L'année dernière (1841) le produit de leur travail net de frais a rapporté au gouvernement $ 17000 soit 85000 francs.
Le garde, qui nous précédait, nous montra, en traversant les cuisines un homme, qui fumait dans un coin « Voilà un de vos compatriotes », nous dit-il « c'est le seul français qui soit actuellement à Auburn. Comme il est devenu fou, on lui permet de fumer. » Nous vîmes, parmi les prisonniers un assez grand nombre de nègres et trois vieillards à cheveux blancs.
Le prince de Joinville avait visité la prison, l'automne précédent.
En sortant des escaliers étroits, des sombres corridors de la prison, on se trouve heureux de respirer de nouveau le grand air. Comme nous dépassions la grille de la porte d'entrée, nous entendîmes les sons d'un piano, qui jouait les valses les plus gaies. C'était la fille du gouverneur qui cherchait à se distraire. Une gazelle apprivoisée gambadait sur le gazon de la première enceinte. Le portier fumait sa pipe au soleil ; scènes tranquilles, qui contrastaient avec les douleurs de la prison.