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Chapitre IV

Geneva · Rochester · Stage · Buffalo · Indiens

Le trajet d'Auburn à Geneva est d'environ 4 heures en chemin de fer. On voit, en passant, le lac Seneca traversé à l'une de ses extrémités par un long pont de bois. Nous arrivâmes à Geneva à l'heure du dîner. C'est une petite ville qui se mire dans un beau lac, c'est à cette situation qu'elle doit son nom. Nous dînâmes avec des américains de l'ouest qui nous témoignaient quelque politesse en notre qualité d'étrangers. Tous ces gentlemen, soigneusement rasés, vêtus de noir n'avaient pas des manières au diapason de leurs Toilettes. Mon regard s'arrêtait avec joie sur la tapisserie de la salle à manger chose rare à cette époque en Amérique. Elle représentait des vues du chemin de fer de Lyon à St Étienne. J'avais devant moi le pont de la Mulatière, la maison de de la Perrière et un train de chemin de fer sur le pont filant du côté de Vernaison.

Rochester sur son plateau au-dessus du large rideau des chutes de la Genesee (ouvre une vue agrandie)
« Rochester et les chutes de la Genesse »

Geneva n'a rien d'agréable que sa position et son lac dont les rives boisées s'étendent au loin aussi, après deux heures de promenade, nous rentrions à l'hôtel. Ne pouvant partir avant dix heures du soir, je proposai à mon compagnon de voyage une promenade en bateau sur le lac. J'avais remarqué le matin, un canot amarré près de l'hôtel. Grâce à la protection du maître d'hôtel nous obtînmes l'usage de cet esquif à peu près le seul du village. Le reste de la journée se passa à ramer, à respirer l'air vivifiant du lac et à longer ses rives perdues dans l'ombre du soir.

Pendant que nous attendions le passage du train qui devait nous emmener, nous fûmes accostés par le propriétaire d'un hôtel situé près de la. C'était un anglais qui avait habité la France pendant 15 ans. Il avait été fabricant de tulles à Calais connaissait Lyon et plusieurs négociants Lyonnais. Il nous dit qu'il était enchanté d'entendre parler notre langue et que la France était sa seconde patrie. On signala le train. Il nous quitta pour surveiller les préparatifs nécessaires pour la réception des voyageurs ce qui consiste à placer sur un buffet tout ce qui compose un souper américain. Les voyageurs arrivent, se précipitent comme une trombe dans la salle, avalent, payent et remontent en voiture.

Au coup de cloche, deux jeunes filles se plaçaient derrière le buffet pour servir le thé ce qui est moins commun en Amérique qu'en Angleterre. En Amérique les femmes sont presque des Déesses dont les privilèges sont sans bornes. Elles comprenaient le français et souriaient en entendant notre conversation.

Je ne vous parle pas d'une nuit longue et froide passée en Wagon. Nous étions à Rochester au lever de l'aurore, sans avoir pourtant devant nous, assez de temps pour aller visiter les chutes de la Genesee. Aussi nous repartîmes presqu'immédiatement pour Batavia, où nous descendions à 10 h. du matin, après avoir traversé une région de bois et de terrains sauvages. nous quittâmes le chemin de fer, pour monter dans le stage, qui devait nous conduire à Buffalo.

Les stages américains sont de grandes voitures généralement peintes en rouge, avec des ressorts à l'ancienne mode. Elles sont attelées de quatre beaux chevaux. Elles contiennent 9 personnes : 3 sur la banquette du fond 3 sur celle de devant et 3 sur une autre pendue à la voûte du stage.

Le pays est généralement mieux cultivé dans cette portion de l'état de Newyork que sur les autres points. Les routes n'en sont pas meilleures pour cela (1842) Plus d'une fois surtout sur les ponts composés de troncs d'arbre juxtaposés les secousses de la voiture, conduite au grand trot, nous envoyaient donner de la tête contre la paroi supérieure.

Nous avions comme compagnons de voyage, une dame anglaise et sa domestique, étonnées de notre gaîté française, plus 2 américains dont l'un avait le profil de Néron. Ses regards sévères se dirigeaient sur nous, quand nous commencions à rire et à plaisanter.

Nous nous arrêtâmes en route pour dîner dans un mauvais hôtel. Nous fîmes halte plusieurs fois pour laisser nos chevaux essoufflés et ruisselants de sueur, boire leur ration d'eau froide.

Comme nous étions arrêtés devant la porte d'une maison isolée attendant que notre attelage fut en mesure de repartir, un voyageur que nous distinguions dans le lointain, nous atteignit rapidement. C'était un indien, monté sur un petit cheval maigre et plein de feu. Il n'avait rien de particulier dans son costume. Son teint brun rouge, ses yeux bridés, ses cheveux noirs et plats, de grandes boucles d'oreilles rappelaient les signes distinctifs, de sa race. Il portait à la main, un petit paquet enveloppé d'un foulard rouge. Il fit boire son cheval sans mettre pied à terre et sans parler à personne. Puis, frappant des talons, les flancs de sa monture, il disparut au galop dans un chemin de traverse qui se perdaient sous les bois.

Nous arrivâmes à Buffalo à 4 h du soir, au milieu d'un nuage de poussière. Les stages diffèrent de nos diligences en ce qu'ils déposent chaque voyageur à son domicile. Notre anglaise descendit devant une petite maison où l'attendaient les baisers de plusieurs enfants aux faces réjouies.

Buffalo est situé sur le bord du lac Érié. Ses rues sont larges. Son port offre le spectacle de la plus grande activité. On y voit des navires d'assez fort tonnage et quelques grands bateaux à vapeur. L'un d'eux brûla l'année dernière (1841) au milieu du lac avec ses 170 passagers. Le port est défendu par une digue au bout de laquelle s'élève un phare. Le lac Érié s'étend à perte de vue et se confond, à l'horizon avec le ciel.

À Buffalo comme ailleurs, il y avait des meetings et des répétitions de musique sacrée dans les temples protestants. Nous étions venus à Buffalo pour visiter une tribu d'indiens, qui était fixée à une certaine distance de la ville. Nous avions résolu de faire la course à cheval. Nous eûmes à choisir nos montures dans une livery stable qui comptait plus de 50 chevaux. Le propriétaire était un sombre presbytérien qui avait fait route avec nous en stage. Nous nous endormîmes au bruit de fifres, de tambours, au son d'une musique discordante. On sérénadait un personnage politique qui logeait (?) à notre hôtel.

Le lendemain, nous étions sur pied à 4 h et à 5 h du matin, deux beaux chevaux arrivaient en caracolant devant la porte de l'hôtel. « hein ! » me dit mon compagnon « êtes vous bon cavalier ? » « Je ne suis pas un écuyer » lui répondis-je, « mais ces chevaux me font l'effet de faire de la fantasia pour la galerie ». Après nous être mis en selle, nous partîmes à une vive allure regagnant à peu près notre aplomb. Nous suivîmes pendant quelque temps, comme deux gendarmes, une voiture qui ne marchait pas vite. Impatientés de cette manie de nos chevaux, nous les forçâmes à passer la voiture et alors ils partirent au galop.

La matinée était superbe ; les bois étaient humides de rosée ; on sentait une bonne odeur de thym et de lavande.

Nous avions demandé déjà plusieurs fois, à des gens qui passaient la direction du village indien. Ils nous répondaient que nous trouverions des indiens disséminés de tous côtés ; mais nous cherchions vainement des yeux, les huttes ou Wigams, où nous espérions les trouver. Nous avions pourtant aperçu déjà une indienne, qui cheminait dans un sentier, enveloppée d'une couverture bleue coiffée d'un chapeau d'homme, chaussée de mocassins, les cheveux pendants sur les épaules. Nous distinguions bien des maisons de bois ; mais nous les prenions pour des fermes. Cherchant toujours des indiens avec des plumes sur la tête : amère Désillusion ! Ils passaient souvent près de nous, allant labourer, reconnaissables seulement à leur visage brun rouge, à leurs pommettes saillantes et aux ornements pendus à leur cou.

Deux cavaliers arrêtés à l'orée d'une clairière, une femme debout à côté d'eux (ouvre une vue agrandie)
« à la recherche d'un village Indien »

Nous fûmes poursuivis, pendant quelque temps, par des chevaux à demi sauvages, qui, après avoir franchi la barrière qui bordait la route donnaient la chasse à nos juments. Heureusement l'allure de nos montures ne faiblit pas et nous arrivâmes dans cette charge de cavalerie à nous débarrasser de notre escadron, en enfilant un sentier dans les bois.

Ma jument fit envoler sous ses pieds des perdrix du pays. Mes souvenirs de chasse me revinrent. = Le hazard nous conduisit près de quelques cabanes en bois, entourées de terrains cultivés. Nous approchâmes de l'une d'elles. Il en sortit une vieille indienne qui avait l'aspect de la Sybille de Cumes. Ses longs cheveux gris pendaient incultes sur ses épaules, encadrant son visage rouge profondément ridé. Une jupe de drap bleu, une camisole d'indienne à grands ramages des leggings et des mocassins composaient son ajustement.

La maison, petite et enfumée ressemblait à celle d'un pauvre paysan des montagnes de la France. Nous demandâmes à la vieille quelques indications pour arriver à sa tribu. Elle nous répondit en bon anglais en gesticulant. En la quittant, nous nous arrêtâmes devant une autre cabane de bois. Un grand indien accroupi, occupé à traire une vache, nous accueillit avec un sourire d'étonnement. Des poules, un charriot donnaient à son habitation un aspect tout à fait civilisé.

Il était 7 h. Il nous fallait franchir 8 miles en 3/4 d'heure pour arriver à Buffalo, à temps pour monter sur le bateau du lac Érié. Nos chevaux nous ramenèrent au grand trot à l'amble, et au galop. Nous croisâmes des indiens, allant aux champs sur des charriots. Tous portaient comme ornements des médailles de plomb sur la poitrine.

De retour à Buffalo, après avoir déjeuné avec un appétit aiguisé par notre excursion matinale, nous nous rendions à bord du Waterloo qui devait nous conduire dans le voisinage des chutes du Niagara.

Pages manuscrites originales (5)