Chapitre V
Les chutes du Niagara · Le monument de Brooks · Sous la grande chute
Le lac Érié était bleu azur ; le ciel était resplendissant : notre bateau devait nous déposer par un canal dans le voisinage des chutes. Buffalo est situé au nord de l'état de Newyork sur les bords du lac Érié. Aussitôt après avoir perdu de vue, la ville et le phare de la jetée, on entre dans un bras du lac qui se resserrant peu à peu prend le nom de Rivière Niagara. Partagé par une grande île, le Niagara forme ensuite un vaste bassin et vient former les chutes qui portent son nom. Il continue alors son cours pendant 10 ou 12 miles et se jette dans le lac Ontario.
Les rives du Niagara après Buffalo sont peu accidentées. On côtoie des prairies parsemées de bouquets de bois. La nature offre un caractère de mélancolie et de grandeur si bien dépeint dans les ouvrages de Cooper.
À midi le bateau s'engagea dans un canal et s'arrêta devant quelques maisons. Quelques pas plus loin, nous mettions le pied sur le sol Canadien. En prêtant l'oreille on entend un bruit sourd ; on distingue au milieu des arbres des vapeurs blanches qui dénotent l'approche de la célèbre cataracte. nous apercevions des soldats anglais, en habit rouge se promenant une baguette à la main. un chemin de fer mène à Queenstown où nous arrivons bientôt un omnibus nous transporta à l'hôtel des chutes sur la rive Canadienne.
avant d'y arriver, nous avons eu à travers les bois quelques échappées sur la rivière où ses eaux se brisent contre des récifs, avant de se précipiter dans l'abîme creusé devant elles. En voyant courir ce fleuve puissant au milieu de l'écume des brisants, on ne peut se défendre d'un sentiment d'effroi en songeant que cette masse d'eau va devenir une cataracte.
Ce ne fut qu'en arrivant sur le plateau qui s'étend devant l'hôtel que nous découvrîmes les chutes dans toute leur beauté.
Le Niagara forme une double cascade, partagé par Goatisland île de la chèvre La plus large des deux chutes décrit un demi cercle. Les eaux semblent se cristaliser en tombant ; des nuages de vapeurs blanches s'élèvent du fond de ce tourbillon où l'œil ne distingue plus rien. La scène est sublime. Plus vous la contemplez, plus vous l'admirez.
Nous avions deux ou trois heures de jour devant nous. Nous traversâmes la rivière dans un léger esquif pour débarquer sur la rive américaine. Arrivés aux pieds de la 2e chute nous la voyions grandir encore. Ces avalanches d'eau gigantesques sont d'un aspect effrayant. quelques carabiniers anglais gardaient le point de la rive où nous nous étions embarqués et se confondaient avec la verdure sombre de ces pentes abruptes. Près de la chute américaine, nous trouvâmes un escalier de bois adossé aux flancs de rochers à pic. Nous laissons à nos pieds l'eau tourbillonnante que nous venons de traverser. Elle paraissait noire on dirait un de ces lacs, que la Mythologie plaçait à la porte des enfers.
En gravissant l'escalier de bois dont j'ai parlé, les marches semblent trembler sous nos pas. C'est l'effet de la commotion atmosphérique produite par la chute énorme qui se détache en profil à quelques pas de nous.
À notre arrivée sur le plateau nous aperçûmes un groupe de maisons d'un aspect élégant. Le drapeau des états unis flottait au haut d'un grand mât. On entrevoit plus loin un établissement industriel, construit sur de mauvais pilotis en bois au bord des rapides, qui aboutissent à la chute.
La plupart des voyageurs s'arrêtent là par le chemin de fer qui arrive directement sur la rive américaine. Le patriotisme et la mode leur commandent de descendre à une demi heure des chutes. Sur la rive anglaise, nous étions mieux partagés en nous dressant sur le coude nous pouvions voir les chutes, de notre lit.
Un pont de bois, jeté sur les rapides, coté américain) mène à l'île de la chèvre, qui sépare les deux cataractes. Elle est couverte d'une végétation luxuriante Jamais je n'avais vu d'aussi beaux arbres qui ont poussé en liberté sous l'œil de Dieu On vend dans des petites cabanes sur le bord du sentier de l'île, des objets en liège, des mocassins brodés en perles ouvrages des indiennes civilisées du voisinage.
En me promenant dans la forêt ; j'y cueillis deux petites fleurs sauvages qui vous étaient destinées. Plus tard, en traversant le lac Ontario, les trouvant flétries, je les jetai à l'eau. je le regrette aujourd'hui j'aurais pu les mettre dans ma lettre, au bout de l'île de la chèvre, on trouve un escalier de bois, qui descend au fond du précipice On pénètre un peu plus loin, dans une grotte féerique toute tapissée de stalactites de formes bizarres et variées. En suivant le sentier qui longe le bord de l'île, on arrive à la chute en fer à cheval. Un petit pont de bois, jeté, je ne sais comment, sur les brisants vous laisse voir l'eau qui se précipite vers l'abîme et l'on arrive à une tour en bois qui s'élève fragile, au milieu de ce bouleversement comme un témoignage de l'énergique volonté de l'homme en ce pays neuf.
Du haut de la tour, c'est un spectacle à donner le vertige et vraiment terrifiant. Les masses d'eau de la rivière, fort large en cet endroit arrivent bouleversées par les brisants, bondissant, écumantes et se précipitent avec un bruit immense dans l'abîme. Les vapeurs, qui s'élèvent en tourbillonnant devant vous vous inondent d'une pluie fine reflétant les couleurs du prisme et vous dérobant la vue de la rive opposée.
Les clartés du soleil étincellent dans les eaux de la cataracte qui apparaissent comme une avalanche de diamants.
On distingue aussi, du haut de la tour, les rapides, qui s'étendent jusqu'à une distance de 3 miles au dessus de la chute. J'apercevais un petit navire naufragé immobile dans les brisants. La proue levée vers le ciel. C'est un américain qui le lança dans le courant par souscriptions, il y a 8 mois. Seulement, le navire, au lieu d'arriver jusqu'à la cataracte, où l'attendait l'anxieuse curiosité des spectateurs resta échoué sur la pointe d'un rocher. La spéculation n'en fut pas moins bonne pour le Yankee.
Nous revînmes sur nos pas, admirant encore les beaux ombrages de l'île de la chèvre, saluant çà et là les écureuils qui gambadaient et sautaient dans les branches. Revenus sur la rive canadienne, nous profitâmes d'une belle soirée pour visiter le Whirlpool et le monument de Brookes.
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Les environs de notre hôtel, bois, prairies, champs cultivés offraient un coup d'œil agréable. Les canadiens, auprès desquels nous passions répondaient avec complaisance à nos questions. Ils n'avaient pas la froideur orgueilleuse des américains de la même classe.
Le Niagara, après les chutes coule pendant quelque temps entre de hautes montagnes, puis, il décrit une courbe et forme comme un petit lac, ou, plutôt un gouffre aux eaux profondes Les tourbillons qui en remoussent de tous côtés, lui ont valu en anglais, le nom de Wirlpool. Le gouffre est dominé par des hauteurs à pic, couronnées d'une végétation épaisse où l'on voit surtout des sapins au sombre feuillage.
Placés sur un rocher, nous vîmes plusieurs troncs d'arbres, qui tournoyaient dans le gouffre, sans changer de place, comme en proie à une longue agonie. Tantôt ils disparaissaient dans les flots, tantôt ils élevaient au soleil leurs têtes mousseuses et ruisselantes. On nous a raconté qu'on avait vu longtemps tournoyer dans ces tourbillons le cadavre d'un soldat anglais qui s'était noyé dans le Niagara.
Le cri d'un oiseau de proie, qui volait lourdement au dessus de nos têtes, ajoutait un caractère sauvage de ce coin de paysage.
Le monument de Brooks s'élève à 3 miles plus loin sur le sommet d'une montagne qui domine un défilé où le Niagara se trouve encaissé dans sa course vers le lac Ontario.
Ce monument n'est plus qu'une ruine, prête à crouler. Les patriotes du Canada révoltés en 1837 contre l'autorité anglaise, le firent sauter avec des barils de poudre. C'était autrefois, une haute colonne élevée à la mémoire du gal Brooks qui mourut en cet endroit pendant la guerre de 1812.
Les américains, campés à Lewiston, avaient formé le projet de s'emparer de Queenstown Ne pouvant traverser la rivière, sous le feu de l'ennemi, ils la remontèrent jusqu'à l'endroit où elle s'enfonce dans des gorges profondes et commencèrent à gravir les flancs de la montagne opposée. Malheureusement pour eux, les anglais les avaient aperçus. Une grêle de balles et de boulets les attendait à la cime de la montagne Les anglais, secourus par les indiens, n'eurent pas de peine à les précipiter dans la rivière. Le Général Brooks mourut percé par une balle perdue.
De ce point, on domine au loin, Queenstown et Lewiston. Le Niagara long ruban bleu, se perd dans une baie du lac Ontario, qui reflétait alors jusqu'à l'horizon, les teintes enflammées du soleil couchant.
En revenant à l'hôtel, nous promenâmes pendant quelque temps au bord du chemin qui longe le bassin des chutes. Bientôt inondés par la pluie fine des vapeurs d'eau que le vent chassait de notre côté, nous rentrâmes à l'hôtel. Nous trouvâmes dans le salon, une famille anglaise, composée d'un vieux capitaine d'infanterie avec sa femme et ses filles. Ils nous accueillirent avec cordialité. Le vieux piano du salon fut mis à réquisition, pour égayer la soirée, mais le bruit de ses notes fêlées disparaissait et nos oreilles n'entendaient que la basse continue du bruit des cataractes. Les fenêtres tremblaient dans leurs châssis. Les dames nous dirent qu'elles habitaient l'hôtel depuis 2 ans et que plus elles voyaient les chutes, plus elles les admiraient.
L'une des jeunes filles nous disait, en caressant un petit chat, qu'elle était presque peinée d'avoir à retourner en angleterre par suite d'un changement de garnison. Elle avait passé presque toute sa vie au Canada et se trouvait heureuse au milieu de ces belles solitudes. Nous les plaignions de leur isolement elles nous répondaient en parlant des plaisirs de l'hiver des parties de traîneaux des jeunes officiers du régiment, des bals du colonel.
Nous nous endormîmes les chutes du Niagara nous chantaient une berceuse.
Le lendemain matin, il nous restait à passer derrière la nappe d'eau de la grande chute. Arrivés dans une cabane en bois, tout auprès il nous fallut changer de costumes. On nous offrit un vêtement avec lequel, nous pouvions braver les fureurs du gouffre chemise de laine rouge, pantalons de toile, bas. de laine bleus un mauvais chapeau, un pardessus imperméable à capuchon rabattu sur la coiffure une corde en guise de cravate, une corde pour ceinture. C'était la mascarade nous ne pouvions nous regarder sans rire. Comme scène de mœurs, je dois vous raconter que le propriétaire de ce vestiaire, homme à la dure physionomie décoiffa d'un soufflet, le nègre qui devait nous servir de guide parce qu'il gardait sa casquette sur la tête. De ce côté, un grand rocher plat surplombe sur la chute en terminant le fer à cheval, qu'elle décrit. Les anglais lui ont donné le nom de table-rock (ce rocher s'est écroulé 20 ans après) On découvrit il y a quelques années, qu'on pouvait passer sous la chute jusqu'à l'endroit où la base de table rock barre le passage : un industriel s'est établi là pour exploiter la curiosité des voyageurs, qui du reste est bien récompensée.
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Nous suivîmes le nègre, notre guide descendant par un étroit escalier qui tourne en spirales dans un large conduit de bois Nous arrivâmes ainsi au pied de la chute, au milieu de rochers culbutés brisés, amoncelés inondés d'écume. Un courant d'air violent, des tourbillons de pluie et d'écume nous frappaient le visage et gênait la respiration. Nous suivîmes en nous tenant par la main le glacis de rochers écroulés qui devait nous mener sous la chute. Il est difficile d'exprimer ce qu'on éprouve. On est comme perdu, au milieu d'un bruit affreux un gouffre de vapeurs tourbillonne à vos pieds. Nous nous arrêtâmes un instant, tournant le dos, pour reprendre haleine. Le nègre riait, en montrant ses dents blanches. Il nous demandait si nous en avions assez. Il nous conseillait d'un air hypocrite de retourner sur nos pas. On l'entendait difficilement au milieu de ce vacarme. nous criâmes Go en avant. nous avançâmes ainsi jusqu'au rideau des chutes, où le courant d'air était moins violant qu'à l'entrée. On avait fixé une chaîne dans le rocher, pour se retenir. Elle n'existe plus les vibrations ont ébranlé et descellé les anneaux qui la fixaient.
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Nous ne distinguions qu'un déluge transparent. Nous sortîmes de ce chaos essoufflés, ruisselants de sueur. nous reprîmes nos habits dans la cabane du Docteur - es - chutes : nous signâmes d'une main tremblante nos noms sur le registre ouvert devant nous et reçûmes chacun un certificat compris dans le prix de l'excursion on le voit plus haut.
Dans l'après midi, nous allâmes visiter les sources d'eau chaude (Burning spring) Il s'en dégage une grande quantité de gaz hydrogène En présentant une lumière au dessus du tube des sources, on voit la cabane où on est fermé soudainement illuminée une odeur sulfureuse vous suffoque.
Nous revînmes traversant des prairies où des soldats anglais faisaient l'exercice quelques trompettes mêlaient leurs fanfares au bruit sourd de la cataracte Nous nous décidâmes, à l'heure du coucher, à partir le lendemain pour Toronto.