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Chapitre VI

Départ du Niagara · Lac Ontario · Toronto · Highlanders

Le 4 Juin 1842, fut le jour de nos adieux aux chutes du Niagara Nous passâmes, accoudés sur la galerie de l'hôtel, la dernière heure, qui nous restait pour contempler une scène que nous ne reverrions jamais. Un petit chemin de fer, suivant une pente rapide, nous transporta jusqu'au pied du monument de Brookes. Là, une voiture, bravant une descente plus rapide encore nous amena au débarcadère de Queenstown Le bateau à vapeur Transit allait partir pour Toronto ville située sur la rive opposée du lac Ontario. Le Niagara, à son embouchure, est dominé d'un côté par un fort américain en face par le village. Sentinelle rouge anglaise à gauche. Sentinelle bleue américaine à droite = L'aspect du lac Ontario était celui de la mer par un calme plat. Nous partons, sans voir devant nous, la côte où nous devons atterrir De temps en temps, une voile blanche se montrait à l'horizon tranchant sur l'azur des flots.

Notre traversée dura 6 heures. Nous eûmes le temps d'admirer la limpidité des eaux sur lesquelles nous voguions et la beauté du ciel, qui était, ce jour là d'une pureté incomparable. Le steamboat Transit était anglais. Notre capitaine, orné de formidables moustaches, se donnait des airs de grande importance. Il s'acquittait à merveille de présider au dîner et d'y participer. La bière (pale ale) circulait librement nous n'étions plus dans un hôtel américain voué à la tempérance et à l'eau pure. Le service en porcelaine anglaise était élégant.

Nous arrivâmes à Toronto à 7 h du soir les bords du lac Ontario sont assez insignifiants aux environs. La ville s'élève au fond d'un golfe qui forme comme un port naturel. nous aperçûmes, en longeant la côte une bande de chasseurs, qui tiraient des canards sauvages sur un long banc de sable. Il paraît que la chasse n'est jamais fermée dans ce pays ci. Nous apprîmes, en débarquant, que nous devions rester à Toronto jusqu'au surlendemain. Le jour suivant était un Dimanche et le bateau de Kingston, respectant le jour du Sabbat, ne partait que le lundi. Il fallut nous résigner.

Toronto est la principale ville du haut Canada. Elle se compose, en grande partie, de baraques et de casernes. On nous dit plus tard qu'on y trouvait une société anglaise, agréable et distinguée. Je veux bien le croire. L'activité fébrile, qui règne dans les moindres villes des états unis, y était tout à fait inconnue des boutiques étaient rares et mal fournies. Le port ne renfermait que les paquebots de la poste anglaise et 5 ou 6 goélettes.

La population avait l'air déguenillée et misérable. Les maisons ressemblaient à celles de nos faubourgs. Les soldats abondaient de tous côtés avec tous les accessoires d'une ville de garnison.

Notre hôtel, le meilleur de la ville, n'était comparable qu'aux mauvaises auberges de France, il était rempli de comédiens anglais, qui paraissaient aimer le repos et la bonne chère.

Nous entendîmes la messe, le lendemain Dimanche, dans une église de l'aspect le plus misérable des Irlandais formaient la grande majorité de l'assistance.

Nous nous promenâmes ensuite dans la ville, admirant les Highlanders soldats écossais, en grande tenue. C'est un régiment composé de fort beaux hommes dont l'uniforme est original. Gros bonnet à poil avec plumet orné de queues de canard. habit rouge à courtes basques avec des brandebourgs blancs ; petit manteau écossais fixé au col de l'habit jupe courte écossaise et plissée remplaçant le pantalon ; cartouchière de peau de sanglier sur le ventre ; jambes nues ; chaussettes blanc et rouge souliers à boucle.

Il y avait à Toronto deux autres régiments, nous entendîmes les musiques de l'un d'eux. Elle était plus que médiocre mais elle suffisait pour attirer tous les oisifs de la ville sur l'esplanade de la caserne.

Nous parcourûmes pendant l'après midi les environs de Toronto. Après avoir traversé quelques jolis vallons et une grande forêt de sapins, nous arrivâmes près d'une jolie maison de campagne. Le jardin ou plutôt le parc, bien entretenu indiquait que le propriétaire était un gentleman. Nous eûmes beau circuler à l'entour et jusque sous les fenêtres, nous ne vîmes apparaître aucun visage ami, pour satisfaire notre curiosité et égayer notre ennui. En nous éloignant de cette demeure mystérieuse, nous trouvâmes un serpent qui rampait à nos pieds dans la prairie. Fendre une baguette, fixer l'animal, en y joignant nos cartes de visite fut l'affaire d'un instant nous y joignîmes un petit billet, griffonné au crayon, nous félicitant d'avoir rendu ce modeste service à la belle inconnue, qui habitait ces lieux. C'était peut être une vieille anglaise à lunettes En tous cas, il était impossible, d'être plus chevaleresques.

Le lendemain à 2 h nous étions à bord du bateau à vapeur qui partait pour Kingston, ville située au nord du lac Ontario. Le trajet est de 20 heures on longe les côtes ; les rives du lac sont monotones. Ce sont des collines sans fin, couvertes de bois touffus de sapins. Que de gibier on doit trouver en ces lieux sauvages !

Le temps était magnifique ; le coucher de soleil reflété par les eaux du lac était du plus bel effet. Nous nous arrêtâmes en face de plusieurs villages qui ressemblaient à ceux de la France. Pendant que nous chargions du bois pour alimenter nos feux, les paysans accouraient. L'arrivée du bateau était un événement.

Les passagers étaient peu nombreux. C'étaient un capitaine de cavalerie anglaise, quelques canadiens et 16 ministres protestants de je ne sais quelle secte, tout de noir habillés et se rendant du côté des grands lacs pour évangéliser les Indiens.

Plusieurs d'entre eux étaient de taille colossale. Celui qui paraissait jouir de la plus grande notoriété, était âgé d'environ 40 ans. Il avait la face austère. Au moment du dîner, il leva les bras au ciel, récitant un Benedicité.

Je voyageais avec les puritains de Walter Scott, au nombre des missionnaires figurait un indien, récemment converti. Nous avions aussi pour compagnons de voyage 16 chevaux destinés à la cavalerie anglaise Ils avaient été achetés dans l'intérieur, par le capitaine de remonte au prix modique de 7 dollars l'un (35 fr) Leur garde était confiée à deux vieux troupiers à longues moustaches. Leurs piétinements et leurs batailles mettaient en émoi tout l'avant du navire. Nous passâmes la nuit sur le lac. Des rideaux rouges séparaient les lits. Les Demeures, situés à la poupe étaient fort bas et nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant un énorme Canadien, qui ne pouvait pas entrer dans le trou, qui lui était échu en partage.

Nous dormîmes d'un sommeil léger. Les secousses de la machine chassaient les rêves. Le lendemain matin, beau désordre, bottes mélangées ministres se rasant, le capitaine de hussards jurant, autres ministres lisant la bible, l'indien immobile comme une souche.

Nous montâmes sur le pont. La matinée était belle. Les arbres de la rive penchaient sur l'eau tranquille, leurs branches humides de rosée.

Nous arrivâmes à Kingston à temps pour voir la ville et déjeuner avant de monter à bord du bateau sur lequel nous devions descendre le St Laurent =

Kingston, bien qu'appartenant au haut Canada a un aspect presque français. Ce ne fut pas sans plaisir que nous revîmes des maisons, des marchés comme en France. à une certaine distance on aperçoit des fortifications hérissées de canons.

Nous repartîmes à neuf heures, en compagnie d'une demi douzaine de dames et de jeunes filles, qui se rendaient comme nous à Montréal.

Pages manuscrites originales (4)