Chapitre VII
Le St Laurent · Montréal
Presque aussitôt, après être sortis de Kingston, nous entrâmes dans le St Laurent. Le bateau passe, en cet endroit, au milieu de milliers d'îles, à travers lesquelles le fleuve trace son cours en branches capricieuses. Ces îles se multiplient à mesure que nous avancions les unes sont larges encombrées d'une végétation puissante. Les autres ne sont que des rochers couverts de mousse ayant pour panaches des arbres rabougris. Pendant 4 heures, nous poursuivîmes notre route au milieu de ce paysage aussi bizarre qu'enchanteur.
Ces solitudes n'étaient troublées que par le bruit des roues du bateau et les vagues qu'elles laissaient après elles.
Une fois sortis de ce labyrinthe, le St Laurent coule paisiblement entre de vastes prairies, parsemées de bouquets d'arbres. Nous nous arrêtâmes en face de plusieurs villages d'aspect pauvre et misérable. Déjà nous apercevions un plus grand nombre de croix sur les églises, ce qui nous indiquait l'approche du bas canada, d'origine française et catholique.
quelquefois les bords du St Laurent s'aplatissant au niveau du fleuve nous laissait distinguer au loin, d'immenses forêts et de grands champs de blé. Nous remarquâmes, en passant près de je ne sais quel village, une caserne en bois, plantée sur une île, comme un vaste pigeonnier. Les habits rouges des soldats tranchaient sur la verdure environnante.
Un peu plus loin, nous fûmes assaillis par un nuage de moustiques. Impossible de vous donner une idée de leur nombre et de leur acharnement à nous poursuivre. Le pont du navire en était noir ; nos habits en étaient couverts. Nous fûmes obligés de nous réfugier dans la cabine pour leur échapper. Ceci dura pendant un espace de trois miles, le capitaine nous dit qu'il les trouvait toujours au même endroit.
Vers 2 heures, nous franchîmes une ligne de rapides produits par la chute du fleuve. Le bateau filait comme une flèche au milieu de l'eau écumante.
Çà et là, on apercevait des canots creusés dans des troncs d'arbres reposant sur la rive. De vieilles barques remontaient le fleuve à l'aide d'une voile noire de vieillesse et souvent rapiécée.
(ouvre une vue agrandie)
Nous arrivâmes le soir près d'un groupe de maisons quatre ou cinq stages attendaient les voyageurs. Le bateau s'arrête là, ne pouvant pas franchir une ligne de rapides qui s'étend à plusieurs miles au dessous de cet endroit. J'avais pour voisin, un jeune comte français, qui revenait du Mexique et qui avait parcouru tous les états unis en trente jours. Il retournait à Newyork pour y passer, me disait-il, un ou deux mois de repos et de plaisirs. Je lui prédis qu'il n'y resterait pas huit jours. Ma prédiction s'est accomplie. J'ai vu en arrivant à Newyork, son nom parmi ceux des passagers partis par un paquebot du Havre.
Les fermes, que nous apercevions en passant, étaient des maisons de bois noircies par le temps. Les femmes portaient des grands chapeaux de paille et la robe d'indienne, au lieu de la capote et de la robe de soie des fermières américaines. Les enfants gardaient aux environs, des vaches, des porcs, et des dindons.
Ce que nous vîmes de plus curieux pendant le trajet, ce fut un campement près d'un endroit où on creusait un canal. Des huttes en branchages s'élevaient de tous côtés ; les femmes préparaient, en plein air, le dernier repas de la journée les enfants jouaient autour des feux sur lesquels fumaient des marmites. Plus de deux cents terrassiers revenaient la pioche sur l'épaule. Les rayons obliques du soleil couchant illuminaient la scène des teintes les plus chaudes.
Nous quittâmes nos voitures à 9 h du soir pour monter sur le beau steamboat Highlander, qui nous attendait à l'extrémité d'une pointe isolée et solitaire. Nous dormions dans nos cabines d'un sommeil d'autant plus calme, que le bateau ne se mit en route que le lendemain matin.
Après un trajet de 4 miles, le bateau nous déposa sur le rivage où nous trouvâmes des voitures qui nous attendaient. En cet endroit, huit ou dix indiens étaient assis en rond sur le sable. Leurs canots, tirés sur le rivage auprès d'eux n'étaient que des troncs d'arbres, creusés peints en rouge portant à la poupe le drapeau anglais. Ce ne fut pas sans un certain plaisir que je vis des plumes, sur le chapeau du plus jeune de la bande moi, qui rêvais toujours des indiens, avec des plumes sur la tête. Ils étaient mal vêtus. Leurs mocassins serraient le bas de leurs pantalons de toile. Leurs longs cheveux, noirs comme l'aile d'un corbeau, encadraient leurs figures rouges plutôt que brunes. Ils attendaient sans doute deux indiennes que nous rencontrâmes plus loin sur la route. Elles étaient enveloppées de couvertures de laine Leurs longs cheveux pendaient en désordre sur leurs chapeaux de feutre Elles brodaient des mocassins. un enfant, à moitié nu, émoustillait le maigre cheval du charriot, qui les portait.
Les voitures nous transportèrent à bord d'un 3me bateau, qui devait nous conduire à quelque distance de Montréal. C'est là que nous commençâmes à entendre parler français. C'était encore la langue du pays. Ce fut pour nous une agréable surprise, bien que l'accent canadien nous parût à prêter l'oreille pour bien comprendre ce qu'on nous disait. Deux vieilles dames vêtues de noir, quelques passagers nouveaux venus souriaient, en nous entendant parler la langue de la grande nation notre capitaine, homme jovial, était enchanté de nous montrer qu'il parlait français. Le St Laurent s'élargit beaucoup, à partir de cet endroit et portera bientôt de grands navires venus de l'Océan. nous croisions un remorqueur entouré d'une flotille de barques, qui se serrent autour de lui, comme des filles autour de leur mère. Elles portent des émigrants venus de loin et des soldats anglais qui vont rejoindre leurs garnisons.
Des vols de canards sauvages sillonnaient le ciel. Le St Laurent s'élargissant encore davantage prend le nom de lac St Francois. à deux heures nous abordons et des voitures nous transportent à Montréal. La route, qui relie le débarcadère à la ville est macadamisée. Je ne saurais vous dire le plaisir que j'éprouvais en entrant dans la ville. C'est tout à fait une vieille cité française des maisons sont bâties comme les nôtres. On y voit des rues étroites comme celles de Lyon. On lit des enseignes de boutiques, en français.
À peine arrivés à l'hôtel, nous courûmes visiter la ville. Une des premières personnes, que nous rencontrâmes, fut un gros ecclésiastique en soutane, ce qu'on ne voit jamais à Newyork. Le nom des rues est écrit sur des plaques, en français d'un côté, en anglais de l'autre. Voici quelques noms de ces rues Rue St Francois rue de la Reine, rue Royale etc. Le langage anglais est le seul reconnu par le gouvernement ; mais les gens du peuple parlent français entre eux avec un fort accent normand ou bourguignon.
Montréal est gouverné d'après le système administratif anglais On voit de distance en distance des policemen en habit brodé et numéroté La ville compte une forte garnison Les seules curiosités de Montréal pour les américains, sont ses couvents, ses collèges, sa cathédrale et ses quais.
Les couvents n'avaient pas pour nous l'attrait de la nouveauté. nous allâmes visiter la cathédrale. C'est avec celle de Baltimore, la plus grande église de l'amérique du nord. Elle s'élève, comme une masse colossale, au dessus des toits ardoisés de la ville. Elle est de style gothique l'intérieur ne répond pas à l'extérieur. On y célébrait un office ce jour là. La nef était à peu près pleine. Nous retrouvions là avec plaisir, les types des vieilles dames et des vieilles filles de province chapeaux antiques, toilettes démodées livres crasseux &c
Les quais de Montréal sont bien disposés et construits en pierre de taille très supérieurs aux vilains quais de bois de Newyork.
On y voyait amarrés une vingtaine de gros navires, arrivés de Londres et de Liverpool nous aperçûmes à l'avant d'un bateau en partance un groupe d'indiens accroupis et couchés dans toutes les positions. Nous en rencontrâmes un grand nombre dans les rues marchant sans bruit, les pieds légèrement en dedans. nous vîmes aussi plusieurs indiennes, plus jolies que celles que nous avions rencontrées jusque là elles paraissaient avoir plus de coquetterie. L'une d'elles une jeune fille d'une vingtaine d'années, entra dans un magasin. nous admirâmes la régularité de ses traits et l'expression de son regard.
Tous ces indiens appartiennent à des tribus catholiques fixées sur le sol canadien, où elles ne sont pas pourchassées, poursuivies dans la solitude comme les tribus américaines.