Chapitre VIII
Lac Champlain · Ticonderoga · Lac George · Saratoga · Retour à New York
Nous quittâmes Montréal le lendemain matin. Un steamboat traversant le St Laurent, nous amena à la Prairie où nous attendait un train de chemin de fer, qui devait nous déposer sur les bords du lac Champlain. Le pays, qu'on traverse, pendant ce trajet, est généralement bien cultivé. En arrivant à la gare, nous vîmes une affiche en français qui nous divertit beaucoup. Il s'agissait d'un malfaiteur, qui avait brûlé un pont !! Le shériff offrait 100 dollars à qui remettrait entre ses mains, l'auteur de cet acte diabolique. Le style de l'affiche allait toujours crescendo. Le shériff se mettait en colère, si bien qu'à la fin c'était un gâchis incompréhensible, style de fou ou d'ivrogne.
Nous dînâmes en arrivant sur les bords du lac Champlain dans un hôtel, dont j'ai oublié le nom. L'aspect en était morne et triste. L'hôtel avait bonne apparence ; la cuisine était soignée, on voyait sur la table du vin qu'on ne donne jamais aux états unis.
nous montâmes à bord du steamboat Whitehall pour traverser le lac Champlaine. Ce bateau passait, à juste raison, pour l'un des plus beaux de l'amérique du nord. Il serait trop long de vous décrire le luxe qui régnait à bord. Nous n'étions que 6 passagers pour peupler ses immenses salons - L'avant du bateau était encombré d'émigrants se rendant du Canada aux états unis.
Le lac Champlain ainsi resserré au départ, semblait n'être qu'une rivière. Un peu après il s'élargit et devient un beau lac sans qu'on perde de vue des rivages. Il est entouré de hautes montagnes couvertes de forêts En admirant leurs cimes voilées comme d'une gaze formée de brouillards, je pensais à tout le gibier qui doit peupler ces vastes solitudes. On voyait au milieu des eaux paisibles des îles couronnées de verdure. Un vieux phare élevait sa tête au milieu des arbres de l'une d'elles.
Nous abordâmes vers le soir à Burlington, pour y prendre du bois c'est un petit village ; mais l'activité qui y régnait, les voitures légères qu'on voyait sur le port indiquaient assez que nous rentrions sur le sol américain. Nous n'en n'écoutions pas moins, avec plaisir les hommes de l'équipage, bons canadiens, causaient et plaisantaient en français.
Notre bateau fut immédiatement envahi à Burlington par une soixantaine de passagers en habit noir et cravate blanche. C'étaient des ministres méthodistes, revenant d'un grand meeting où s'étaient traitées des questions de doctrines. L'un d'eux me colloqua pour [illisible : ~4 caractères] cinquante quatre pages d'impression. Ce factum traitait d'une discussion datant du mois de 9bre entre un ministre méthodiste et un universaliste au sujet de la prédestination. C'était un excellent soporifique je m'endormais, je pris un journal pour faire diversion le ministre ne me quittait pas des yeux. Après m'avoir administré la pillule, il voulait en voir l'effet. Il était nul.
À 9 heures du soir, nous restions à peu près seuls sur le pont lorsqu'un bruit de chants nasillards nous attira vers l'escalier de la cabine. C'étaient les 60 ministres méthodistes, qui chantaient des psaumes les bras croisés sur la poitrine, l'air contrit mais non humilié. L'un d'eux prit ensuite la parole pour exhorter ses frères. Je vois toujours les puritains de Walter Scott. En remontant sur le pont nous vîmes que le meilleur banc était occupé par un gros ministre qui sommeillait, ignorant sans doute ce qui se passait dans la cabine à force de bruit, nous parvînmes à le tirer de sa somnolence ; mais il ne s'émut pas, comme un moine qui aurait manqué l'office, en entendant les chants pieux, de plus en plus scandés et toujours nasillards. Nous sûmes, peu après que ce gros ministre était le révérend Onderdonck évêque épiscopalien (anglican) de Newyork. Il n'avait rien à faire avec les méthodistes.
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De temps en temps, le bateau se rapprochait du rivage pour débarquer un ou deux ministres, sans doute dans le voisinage de leurs paroisses. Les montagnes, dans la nuit paraissaient plus hautes ; leurs ombres noires envahissaient les eaux et ne laissaient qu'un petit espace où le ciel pouvait se mirer. Nous descendîmes nous mêmes à minuit dans le petit canot du steamboat, ainsi que l'évêque, à Ticonderaga, sur la route du lac Georges. Les petites fenêtres du bateau brillamment illuminées projetaient sur l'eau leurs lueurs vacillantes. Bientôt il s'ébranla et partit, vomissant de ses cheminées des torrents d'étincelles.
Nous trouvâmes, en débarquant, au pied d'un petit sentier le maître de l'hôtel, qui nous attendait, une lanterne à la main. Cet hôtel est tout à fait isolé et ne se peuple d'habitants qu'aux mois d'été.
Le village est situé sur le versant qui regarde le lac Georges. Nous trouvâmes à l'hôtel de bons lits. L'ameublement était celui de l'été. Les tapis, les rideaux étaient remplacés par des nattes chinoises et des stores. Nous allâmes visiter le lendemain matin, les ruines d'un vieux fort situé sur les bords du lac Champlain, sa destruction date de 1812 époque de la guerre avec l'angleterre. Il paraissait singulier en france, de voir des forts ainsi perdus dans la solitude ; mais il faut se rappeler l'origine des états unis et les conflits avec les indiens, qui exigeaient des points de sûreté. Les romans de Cooper dont les scènes se passent dans ces contrées en donnent une idée. Nous aperçûmes un vieux boulet rouillé, perdu dans les décombres. Les eaux du lac Champlain s'étendaient à nos pieds. Le fort avait été bâti par les américains à l'époque des guerres de l'indépendance et les gens du pays nous montrent même la trace des redoutes, qui étaient occupées par les français.
nous faillîmes prendre un petit écureuil, qui venait malicieusement nous regarder sur le tertre de gazon où nous étions assis.
à notre retour, le maître de l'hôtel nous montra une bache remplie des boulets et des éclats de bombes, recueillis dans le voisinage.
Notre hôtel, agréablement situé s'élevait au milieu d'un jardin anglais. nous mîmes à l'eau un petit bateau plat et nous fîmes une charmante promenade en ramant paresseusement. Nous repartîmes en voiture vers le milieu du jour, pour gagner les bords du lac Georges le pays est accidenté. Les maisons du village de Ticonderaga sont éparpillées au milieu d'immenses prairies La route suit le pied des montagnes, qui les bordent pour atteindre le lac qui repose de l'autre côté de cette chaîne élevée.
Pendant le trajet sur le lac Georges, un de nos compagnons de route, nous fit remarquer un cerf, qui gravissait au galop les pentes rapides d'un bois taillis.
Le lac Georges est fort admiré aux états unis. Plus petit que le lac Champlain, il était plus gracieux. nous naviguions constamment en vue des deux rives du lac, qui sont très rapprochées l'une de l'autre. nous aperçûmes de loin au fond d'une anse un grand oiseau aquatique, qui dormait au milieu des joncs. à notre approche, il s'éleva, en agitant ses longues ailes blanches, poussant des cris, comme pour nous reprocher de troubler ses méditations solitaires.
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Je m'étais pris d'une belle passion pour ces montagnes. Je me voyais campant en plein air, chassant dans les forêts, pêchant dans le lac Ce qui refroidit mon enthousiasme, ce fut un petit animal, qu'un matelot nous montra au fond d'une cage de verre. C'était un serpent à sonnettes, qu'il avait pris dans le voisinage.
à 4 h du soir nous arrivions à l'extrémité du lac Georges. Le bateau s'arrêta tout près d'une allée sablée, qui nous conduisit à travers une prairie, au portique d'un hôtel, placé là comme une toile d'araignée, pour saisir les voyageurs au passage.
La position de l'hôtel est charmante. Les maisons du village de Caldwell s'élèvent à l'entour. Son grand portique de bois avait un aspect oriental. Des américains, assis tout autour de nous paraissaient indifférents à la beauté des lieux Ils causaient vivement, le cigare à la bouche, parlant de banques, de circulation fiduciaire de crise financière &c
Tandis que nous nous laissions aller à la rêverie, sous ces portiques, soutenus par des colonnes élancées garnies de lianes et de plantes grimpantes, l'inspection de nos poches nous ramena à la triste réalité. Nos fonds baissaient avec une telle rapidité qu'il fallait regagner Newyork au plus tôt, sous peine de faire faillite, si nous tardions davantage. Cette pensée amère empoisonnait notre séjour à Caldwell,
nous partîmes le lendemain matin, pour Saratoga dans un stage où nous eûmes pour compagnons de voyage, l'évêque Onderdonck et un américain entouré d'affaires.
La route n'offre rien de remarquable sinon ses ornières et ses cahots nous arrivâmes à un point, où elle franchissait un marais sur une espèce de pont, formé de troncs d'arbres juxta posés. une portion avait fléchi et s'était enfoncée dans la vase. un trou béant nous arrêta nous descendîmes de voiture. Le cocher ne fut pas embarrassé pour si peu. Il arracha quelques pièces de bois aux flancs de la chaussée puis, remontant sur son siège, il enleva son attelage à coups de fouet Les quatre chevaux s'élancèrent au galop. La voiture vide fit un bond et le tout se trouva transporté sur terrain solide.
Cette manœuvre avait charmé nos compagnons, qui complimentèrent le cocher, véritable yankee, qui ne doutait de rien.
En nous arrêtant dans un petit village, pour changer de chevaux nous vîmes un industriel et sa machine à daguerréotypes entourés d'une foule curieuse.
Plus loin nous traversâmes le village de Glens fall. Il n'a de remarquable que des chutes d'eau dont l'industrie s'est emparée comme d'un trésor trouvé. Les chutes masquées par des scieries mécaniques et un pont couvert étaient à peine visibles.
Je prêtais l'oreille à la conversation de nos deux voisins. L'évêque Onderdonck discutait avec le négociant sur le dogme catholique de la transtubstantiation. Le fidèle se plaignant de n'y rien comprendre. L'évêque, au lieu de l'appeler un mystère avouait que ce dogme était embrouillé. Il reconnaissait pourtant que les catholiques n'étaient pas tant à blâmer puisque ce dogme avait cours dans l'église avant le protestantisme.
Cet évêque avait des tendances papistes si prononcées, que quelque temps après ses fidèles, ne pouvant le déposer, le mirent en disponibilité sous le prétexte qu'il était trop aimable avec les dames chose qui me fit rire. C'était un gros vieux bonhomme à lunettes d'or qui ne ressemblait nullement à un Don Juan.
Nous voilà à Saratoga, ville d'eaux minérales, où se rendent pendant les chaleurs, les gens du sud et généralement toute la société élégante qui éprouve le besoin de s'amuser et de dépenser gaiement ses dollars.
C'était un désert, quand nous y passâmes. La saison n'était pas ouverte. On voyait de tous côtés, de grands hôtels fermés, des boarding houses des jeux de boules des écuries de chevaux et de voitures au repos.
En dépit du soleil, le temps était froid, notre seule ressource pour atteindre Newyork le lendemain, vu la pénurie de nos fonds était d'arriver à Albany le soir pour monter sur le bateau à vapeur de nuit. Le lendemain était un dimanche, nous étions sans cela, menacés de rester à Albany trente heures et d'y demeurer échoués sans argent
Nous demandâmes à un loueur de voitures, ce qu'il nous prendrait pour nous conduire directement à Albany. Il nous demanda $40 soit 200 fr prix pour lequel nous avions voyagé pendant huit jours.
Il fallait attendre le chemin de fer qui nous déposa à Schenectady, où nous montâmes dans un stage en compagnie de trois charmantes jeunes filles américaines. Mon compagnon voulut leur adresser la parole. Je l'arrêtai c'était contraire aux mœurs du pays ; il nous fallait un introducteur et nous n'en avions pas. Elles étaient coquettes, riaient aux éclats nous lançaient de malicieux regards.
Enfin la voiture s'engage dans les rues d'Albany. nous passons devant notre hôtel sans dire au cocher de nous y arrêter nous voulions accompagner jusqu'à leur domicile, nos gentilles voisines la voiture gravit les pentes, qui conduisaient au haut de la ville, l'une de ces jeunes filles, se servant de la main comme d'un cornet accoustique, criait au cocher, à droite, à gauche, plus loin, Arrêtez ! Nous les laissâmes sur le perron d'une maison de modeste apparence. Le père, qui était sorti sur le porche, un cigare à la bouche, leur toucha la main, leur demanda des nouvelles de leur santé, en restant impassible. Les trois étourdies se précipitèrent comme une bombe dans la maison.
Le cocher, quand nous lui dîmes de nous mener à l'Eagle hôtel nous observa de mauvaise humeur que nous aurions bien pu nous y arrêter quand nous avions passé devant ses portes. Nous feignîmes un étonnement mêlé d'innocence
Le bateau de Newyork était parti. Nous n'avions plus de quoi payer notre séjour à l'hôtel. Dissimulons, dînons nous, dormons, la nuit porte conseil.
Le lendemain matin à l'heure du déjeuner, nous nous approchâmes du comptoir, espérant intéresser notre hôte, grâce à notre jeunesse, par le récit de notre position. Nous lui offrions nos bagages en gages ou d'attendre une remise de Newyork. Notre speech fut mal accueilli En tous cas, il fallait déjeuner. En entrant dans la salle à manger Jugez de notre bonheur inespéré. Un français, un lyonnais de notre connaissance était là attablé devant un beefsteak arrosé de thé ! Il allait à Boston. Toutes les difficultés cessèrent il nous prêta le peu qu'il nous fallait. Nous fîmes une dernière promenade en voiture avec lui. Édouard soit béni !
Le lendemain matin nous montions à bord du bateau et le soir nous rentrions dans la fournaise de Newyork
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— Fin —