Chapitre I
Bateau à vapeur · L'Hudson · Albany · Quakers trembleurs
Je dois commencer ma relation, ma chère Mère, en vous transportant à bord du bateau à vapeur l'Albany, qui nous emportait le 27 mai passé le long des rives de l'Hudson. L'Albany est un magnifique bâtiment, aussi long qu'une frégate. Ses deux cheminées s'élèvent comme des tours, au dessus des énormes tambours, qui abritent des roues de 30 pieds de diamètre. Un grand balancier agite au dessus du navire ses bras vigoureux, qui transmettent le mouvement à la machine. Le pilote, la main sur la roue du gouvernail est logé dans une tour située à l'avant du bateau. Il domine de là, le cours de la rivière et voit de loin les obstacles à éviter.
Sous le premier pont s'étend un immense salon, pouvant recevoir 200 personnes à la même table, au dessus, se trouvent des salles de repos et un salon pour les dames. Partout, des glaces, des tapis des boiseries luxueuses offrent aux américains tout le confortable des hôtels des grandes villes.
Une légion de nègres aux manières attentives, je pourrais ajouter à l'air prétentieux, répond aux besoins des passagers. Sur le pont le plus élevé (car le navire a pour ainsi dire 3 étages) les passagers trouvent une vaste promenade d'où ils pourront admirer les charmants paysages qui se déroulaient bientôt sous leurs yeux. L'ordre le plus parfait règne dans toutes les parties du navire les indications sont si clairement données, le travail est si bien réglé que l'échange de la moindre parole devient inutile les débarquements s'effectuent rapidement silencieusement et sans embarras.
La société est nombreuse à bord de l'Albany trop nombreuse même pour qu'on puisse lier connaissance avec personne ce qui, du reste, n'est pas dans les habitudes du pays. C'est un méli-mélo complet. Des fermiers heurtent du coude. Des dames en toilettes extravagantes. Ménages en tournée de lune de miel négociants venant de faire leurs achats pour la saison d'été. Touristes se dirigeant du côté du nord baigneurs se rendant aux eaux de Saratoga, il y a un peu de toutes ces catégories là à bord sans compter votre fils et son ami.
À peine avons nous laissé derrière nous les quais encombrés de Newyork ses clochers nombreux, et la baie lointaine parsemée de blanches voiles, que la rivière commence à offrir ces aspects pittoresques et variés qu'elle conservera jusqu'à Albany. Le bateau glisse rapidement en fendant l'eau de sa proue effilée. Sa puissante machine à haute pression, pousse des soupirs et laisse entendre comme un bruit de ferrailles. Nous passons devant les promenades touffues d'Hoboken. Newyork a disparu sur notre droite. On n'aperçoit plus qu'indistinctement les mâts serrés de sa longue ceinture de navires. Nous voici en face des hauteurs de Bloomingdale. Au dessus de petites maisons de campagne, entourées d'arbustes, de bois et de jardins on distingue le lunatic asylum (asile de fous). Ses formes blanches et gothiques, se détachent en relief sur une prairie entourée de grands arbres. Nous arrivons bientôt en face des palissades C'est une immense muraille de rochers à pic, qui bordent la rivière et s'élèvent, en certains endroits, jusqu'à une hauteur de 800 pieds leurs têtes grises, souvent battues des orages, se profilent sur le ciel. Leurs bases, encombrées de roches écroulées baignent profondément dans les eaux, vert sombre de l'Hudson.
(ouvre une vue agrandie)
Les palissades ont une longueur de trois miles environ. La rive opposée gracieusement ondulée, conserve ses grands arbres mêlés à de belles prairies. On entrevoit à peine quelques maisons de campagne montrant çà et là leurs portiques à colonnades. Ce sont peut être des hôtels.
Nous entrons dans Tappan sea (la mer de Tappan). Ce nom est justement mérité. C'est une véritable petite mer sur les bords de laquelle, nous distinguons faiblement le village de Sing-Sing et la grande prison d'état, qui lui donne une certaine notoriété. Une flotille de sloops, (chaloupes à seul mât) attendent tristement en se mirant dans les flots, avec leur voile pendante une brise qui ne vient pas. Nous passons rapidement au milieu d'eux ; ils dansent follement à mesure qu'ils sont atteints par les vagues que nous semons derrière nous. Nous sortons de Tappan-sea.
La rivière se resserre et nous voguons de nouveau entre deux rivages montagneux. Les flancs de ces hautes montagnes tapissés de rochers et de bois de chênes, se creusent, se relèvent dessinant sur le ciel leurs pointes blanchies par le Temps, autour desquelles des oiseaux de proie décrivent leurs lentes spirales. Il règne alors autour de nous, une solitude charmante, à peine troublée par quelques barques de pêcheurs.
De temps en temps un village étale ses maisons en briques rouges sur une pente cultivée c'est là, à 40 miles de Newyork que l'on entre dans les High-Lands (pays de montagnes) la rivière semble défier l'admiration du voyageur en multipliant ses plus beaux points de vue. Les montagnes qui l'entouraient naguère, grandissent encore. La végétation prend des formes plus austères. Des rochers se dressent fièrement au milieu des bois touffus, tandis que les eaux de la rivière, abandonnées par celles de la mer, que le flux ne pousse pas plus loin, deviennent une couleur plus transparente et plus sauvage. Je voudrais vous laisser respirer avec moi cet air vivifiant qui rend le paysage plus beau. Arrêtons nous un instant devant West point. C'est l'un des sites les plus ravissants que j'aie jamais vu. La rivière semble finir à chaque instant. On dirait un beau lac qui se reproduit cent fois à chaque nouveau détour.
Des montagnes, admirablement boisées laissent tremper dans les eaux du fleuve les branches échevelées. Des profondes vallées sombres comme des précipices apparaissent à leur tour et la pensée s'y précipite pour deviner leurs secrets.
C'est sur un sommet solitaire de ces lieux charmants que je placerais volontiers un château d'espagne.
C'est là aussi, que s'élève l'école militaire des États unis. Comme nous dépassions la tombe de Kosciusko qu'on aperçoit au milieu des bois, nous entendîmes des coups de canon répercutés par les échos lointains. Quelques instants après, nous étions en vue des murailles brunes de l'école.
(ouvre une vue agrandie)
C'était une époque d'examens et d'exercice pour les élèves. Une sentinelle, à l'uniforme bleu clair montait la garde sur un débarcadère en bois, que le bateau l'Albany vint accoster quelques maisons se groupent autour de cette anse solitaire on distingue sur la hauteur, un grand hôtel, où la société américaine élégante vient respirer l'air des montagnes en y retrouvant encore les jouissances du luxe et le plaisir de la Danse.
Je ne veux plus fatiguer votre imagination, en la forçant à suivre la marche rapide du bateau à vapeur. La rivière nous ménage encore bien des surprises mais rien n'est aussi beau que les points que nous venons de dépasser.
C'est près de l'un des endroits où le bateau s'arrêta qu'est située la demeure de Van Buren, l'ex président des États unis. Un petit chemin, qui grimpe au milieu des bois, vous laisse deviner la solitude du Cincinnatus moderne.
À mesure que nous approchons d'Albany, les rives de l'Hudson s'abaissent et deviennent des plaines cultivées. Il est environ 5 h du soir quand nous apercevons le dôme de cuivre du capitole brillant au soleil au dessus des toits de la ville. Peu après nous étions installés à l'hôtel.
Albany n'a rien de bien remarquable sinon qu'elle est le siège de la législature et du gouverneur de l'état de Newyork. Ses maisons sont échelonnées sur une colline à pentes rapides. Ses rues sont alignées au cordeau et propres comme celles de toutes les villes des états unis.
Le bas quartier est plus spécialement affecté au commerce. Dans le haut de la ville, on remarque plusieurs maisons dont les escaliers de marbre blanc sont ombragés de grands arbres. On y compte aussi quelques édifices publics de grande dimension, mais d'une architecture plus lourde que gracieuse. Ce sont l'hôtel de ville, le capitole, l'académie etc. Plusieurs sont entourés de parcs bien entretenus.
Transportons nous à l'hôtel. Le régime de vie qu'on suit dans un hôtel américain est le même partout où l'on passe. Vous payez 2 dollars (10 f) par jour quelque soit la chambre que vous occupez. Vous avez droit pour ce prix là, à l'ordinaire de l'hôtel. En entrant dans le grand vestibule, vous trouvez un bar-room (buvette comptoir) et un reading room (salle de lecture) On y abrège le temps, en lisant des journaux et en fumant des cigares un salon pour les dames (no admittance for gentlemen !) un salon pour les messieurs et une énorme salle à manger complètent à peu près la distribution du rez de chaussée. Les chambres à coucher et les salons particuliers occupent les autres étages de ce caravansérail. Si vous avez le sommeil tardif, vous êtes réveillé le matin par le tapage infernal d'un tam-tam chinois disque en airain sonore. À 8 h. le même instrument vous invite bruyamment à descendre pour le déjeuner. Menu : thé ou café, œufs, saucisses, beefsteaks poissons frits petits pains chauds excellents, beurre salé, bucweath cakes espèce de crêpes de blé noir arrosés de mélasse, gâteaux de maïs doré.
À 2 h on vient s'asseoir à la même table avec une légion d'individus qui paraissent frappés du mutisme. Le dîner se compose de bœuf rôti, de mouton bouilli de cochons de lait rôtis couverts d'épices de poissons et de légumes divers simplement cuits à l'eau. On voit invariablement paraître avant le dessert les puddings et les tartes à la viande (mince pies) à la rhubarbe et aux fruits.
On se réunit une dernière fois à 7 h du soir, pour prendre le thé accompagné de confitures au gingembre, de gâteaux et de grands verres de lait froid en été.
Les Messieurs passent les dernières heures de la journée à fumer et à lire les journaux. Les dames, enfermées dans leur salon, causent dans l'embrasure des fenêtres avec les messieurs de leur société qui y ont accès. Il est rare de voir une main téméraire ouvrir le grand piano meuble obligé de cet appartement luxueux.
Dans le salon masculin, les hommes paraissent ennuyés de l'existence et du repos, ils dorment à moitié les pieds appuyés sur le dossier des chaises un amas de pantouffles est laissé à la disposition des voyageurs qui quittent sans cérémonie leurs chaussures dans les escaliers et dans les vestibules.
La gaîté, l'entrain, l'esprit manquent à ces gens là très actifs et intelligents. Le lendemain matin de notre arrivée à Albany, une petite voiture attelée d'un bon cheval, nous attendait à la porte de l'hôtel. Nous avions décidé de consacrer cette journée à rendre visite au village des Shakers (quakers trembleurs) situé à environ 12 kilomètres d'Albany.
Nous nous étions réservé de conduire nous même et de découvrir notre itinéraire tant bien que mal. Nous voilà donc grimpant dans notre léger véhicule et partant au grand trot avec aplomb.
La route qui conduit au village des Shakers est aussi pittoresque qu'elle est bordée, comme toutes les propriétés américaines, de barrières en bois grossièrement fabriquées avec des troncs d'arbres. Des forêts, des vallons, des routes remplies d'ornières, quelques ruisseaux çà et là une ferme en bois au milieu d'un défriché des troupeaux de vaches, de chevaux paissant en liberté dans des prairies solitaires tel est l'aspect qui abrège le trajet, en le rendant agréable.
Les Shakers, (quakers trembleurs) sont les membres d'une secte religieuse fondée en 17×× par Ann Lee. Hommes et femmes vivent ensemble sous le même toit comme frères et sœurs. Ils ont la prétention de garder le célibat leurs biens et le produit de leur travail, sont mis en commun.
Ce sont des gens paisibles et laborieux ennemis des émotions amis de la solitude et de la paix. La guerre, les plaisirs les arts sont réprouvés par leur doctrine. Ils n'ont pas de ministres. La forme de leur culte est assez bizarre. Les danses qu'ils exécutent en mémoire du roi David, qui dansa devant l'arche et les gestes singuliers dont ils les accompagnent leur ont valu le surnom de Shakers (trembleurs). Depuis quelque temps ils ont cessé d'admettre à leurs réunions du Dimanche, les étrangers, qui généralement se tordaient de rire.
Le village des Shakers se compose de 12 ou 15 maisons dont la moitié est réunie dans la même enceinte. Plusieurs fermes dispersées dans les environs appartiennent à l'établissement.
Nous fûmes surpris, au sortir d'un petit bois de nous trouver tout à coup arrivés au but de notre excursion. Aucun bruit, aucun être humain, aucune fumée n'avaient trahi l'approche du village.
Nous pénétrâmes dans l'espace autour duquel s'élevaient les maisons de la communauté, et, ayant lu sur une porte le mot office (bureau) nous nous hasardâmes à entrer.
Au bruit de nos pas, une jeune fille sortit d'une salle voisine. Elle était vêtue d'un costume semblable à celui de nos religieuses. Un petit béguin blanc encadrait son visage plein de fraîcheur et de vie. Une robe brune aux manches étroites, un tablier vert et un petit châle blanc complétaient son ajustement. Elle nous annonça d'un ton sérieux et décidé auquel se mêlait pourtant un léger sourire, que les étrangers n'étaient plus admis à visiter l'intérieur de l'établissement. Elle nous envoya au frère du bureau pour toutes les informations que nous pouvions désirer sur leur religion. Nous fûmes alors introduits dans une petite salle où nous devions attendre le frère annoncé. Un chapeau, à larges bords, une longue blouse de laine grise des pantalons de couleur brune étaient accrochés le long des murailles. Quelques livres traitant de sujets religieux se trouvaient sur une table à la disposition des voyageurs l'intérieur de cette chambre ressemblait à une cellule de chartreux.
Le propriétaire ne tarda pas à paraître. C'était un homme d'une quarantaine d'années aux manières ouvertes, vêtu d'un costume semblable à celui de nos paysans des montagnes. Il répondit avec bienveillance à toutes nos questions et nous offrit de visiter les jardins de l'établissement. Il nous remit des abrégés de la doctrine de sa secte. Il nous dit que le nombre des visiteurs avait tellement augmenté qu'on s'était vu forcé de n'en plus les admettre dans l'intérieur des ateliers dans la crainte de troubler les habitudes paisibles et retirées des Shakers. Les ateliers n'ont rien de remarquable que leur excessive propreté. On y fabrique une partie des objets nécessaires à la colonie religieuse, plus, des balais et des brosses en quantité. Le travail était en partie suspendu, à l'époque de notre visite. Notre Shaker se plaignait d'une crise commerciale c'est à peine si, dans le cours de notre tournée nous rencontrâmes six ou sept frères et sœurs de cette drôle de communauté et cependant le village compte plus de 300 habitants.
Un bâtiment spécial est affecté à l'école. Des enfants de familles pauvres sont reçus et élevés dans l'établissement jusqu'à l'âge de 18 ans sans que leurs parents appartiennent pour cela à la secte ce qui dénote leur indifférence religieuse. Nous revînmes ensuite au bureau où nous eûmes une longue conversation avec une shakeress, grande femme, âgée de 35 à 40 ans. Elle était gracieuse. Elle écouta attentivement tout ce que je lui racontai sur les couvents de notre pays. Elle m'interrompit pour me demander si les religieuses étaient heureuses. Je lui demandai à mon tour si la musique était tolérée dans l'établissement. Elle me répondit, en souriant, que leur musique était : le bruit du vent dans les arbres et les éclats du tonnerre dans le ciel. Je lui achetai quelques menus objets industriels et nous prîmes congé de ces braves gens, en échangeant des poignées de main.
Remontant en voiture, nous nous dirigeâmes du côté de Troie ville située à 5 ou 6 miles d'Albany sur l'autre rive de l'Hudson. Un long pont de bois couvert traverse la rivière en cet endroit. Troie est une petite ville qui ne compte que 12 ans d'existence bien que son nom soit emprunté à l'antiquité grecque la plus reculée.
Elle n'a rien de remarquable que sa propreté et son chiffre de 9 églises pour une faible population. On y retrouve l'activité commerciale qui règne au sein des moindres villes américaines. La route de Troie à Albany est macadamisée. Elle longe un arsenal de l'état et plusieurs maisons de campagne entourées de prairies. Nous franchîmes en 20 minutes la distance, qui nous séparait d'Albany. Je le dis à la louange de notre cheval, qui en dépit de la chaleur et d'une longue course, nous ramenait à une vive allure.